15/27

Je m'étais plongé tout entier en moi-même et dans mon propre destin, avec cependant le sentiment, de temps à autre, qu'il s'agissait en fait avant tout du sort des hommes. Je retrouvais en moi toutes les guerres et toutes les envies possibles, toute leur inconscience, toute leur quête du plaisir, tout leur lâcheté, je devais d'abord perdre le respect de moi-même, puis le mépris pour ce moi, je n'avais rien d'autre à faire que d'achever ma contemplation du chaos, avec l'espoir, souvent cuisant, souvent libérateur, de pouvoir retrouver, au-delà de ce chaos, la nature et l'innocence, chaque être éveillé, chaque homme qui est vraiment conscient est amené à traverser une fois, ou même plusieurs fois, ce chemin étroit à travers le désert, vouloir parler des autres serait peine perdue.

Lorsque je perdais des amis, je ressentais parfois de la nostalgie, mais jamais de gêne, je le percevais plus comme une confirmation concernant mon propre chemin. Ces amis d'autrefois avaient tout à fait raison, lorsqu'ils affirmaient qu'avant, j'avais été un poète et un homme sympathique, alors que ma problématique du moment était tout simplement invivable. En ce qui concerne les questions de goût ou de caractère, j'étais alors seul depuis longtemps, il n'y avait personne à qui faire comprendre ma langue. Ces amis me reprochaient, peut-être avec raison, la perte de beauté et d'harmonie dans mes ouvrages. De telles paroles me faisaient seulement bien rire - car que sont la beauté et l'harmonie pour le condamné à mort, ou pour celui qui court après sa vie, au milieu de murs en ruine ?