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Un autre reproche m'est souvent fait, et me paraît très juste. On conteste le fait que j'accorde plus d'importance aux sens qu'à la réalité. Ni mes poèmes ni mes peintures ne reflétaient la réalité. Lorsque je composais des poèmes, j'oubliais ainsi très souvent ce qu'un lecteur confirmé attendait d'un vrai livre, et dans les faits, la capacité à respecter la réalité me faisait cruellement défaut. Je trouve que nous n'avons pas besoin le moins du monde de nous occuper de la réalité, car elle est là, agaçante, toujours disponible, alors que des choses plus belles et plus nécessaires exigent toute notre attention et notre soin. Dans la réalité, on n'a pas le droit d'être heureux, quoi qu'il arrive, on n'a pas le droit d'adorer, de vénérer, car elle n'est que le hasard, le désaveu de la vie. Et il n'y a pas d'autre moyen de la changer, cette réalité misérable, toujours décevante et ennuyeuse, qu'en la niant, qu'en lui montrant que nous sommes plus forts qu'elle.

 

On déplore souvent l'absence du respect de la réalité dans mes poèmes, et lorsque je peins, les arbres ont un visage et les maisons rient, dansent ou pleurent, mais la plupart du temps on ne peut distinguer si un arbre est un poirier ou un châtaignier. Je dois accepter ce reproche. A vrai dire, ma propre vie ressemble très souvent à un vrai conte de fée, je vois et ressens souvent le monde extérieur à travers mon propre filtre intérieur, dans un contexte et une harmonie que je dois qualifier de magiques.