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Bien que je puisse parfaitement concevoir l'enthousiasme de cette femme, je ne pouvais me résoudre à le partager, ni à l'accepter. Si un soldat sur dix recevait des soins d'une telle infirmière, si enthousiaste soit-elle, c'était cher payer le bonheur de ces dames.

Non, je ne pouvais partager la joie de vivre une telle époque, et j'en vins à souffrir atrocement dès le début et ce, tout au long de la guerre, et, pendant des années, je me suis désespérément opposé à me réjouir d'un tel malheur qui s'abattait en apparence sur le ciel gai de l'extérieur, alors que tout le monde autour de moi affichait un enthousiasme sans égal, même face à cette catastrophe. Et lorsque je lus l'article du Journal du Poète, faisant l'apologie de la guerre, et l'appel des professeurs, ainsi que tous les poèmes dédiés à la guerre provenant des cabinets de travail de poètes reconnus, je sombrai alors dans une mélancolie bien plus profonde.

 

Un jour de 1915, l'aveu de ce terrible sentiment m'échappa publiquement, et avec lui le regret que les intellectuels ne savaient rien faire d'autre que d'attiser la haine, de répandre de mensonge et de faire l'éloge du grand malheur. A la suite de cette plainte proférée plutôt timidement, la presse de ma patrie me décrivit comme un traitre - ce qui fut pour moi une nouvelle expérience, puisque malgré de nombreux contacts avec ladite presse, je n'avais jamais fait l'expérience d'être méprisé par la majorité.